D'après vous, statistiquement, lequel des deux sujets ici a plus de chances d'être citoyen d'un État obèse?

Parlons taille de l’État et masse corporelle

Si vous regardez l’émission Tout le monde en parle de temps en temps, vous vous souvenez peut-être du passage du professeur en sciences de l’éducation Normand Baillargeon. Lorsque qu’on lui demande de nous faire part d’un extrait de son livre à succès Petit cours d’autodéfense intellectuelle, le professeur de l’UQÀM aborde en exemple la notion des « fausses analogies », courantes dans les débats politiques et économiques les plus médiatisés. La fausse analogie consiste grosso modo à faire comprendre son point de vue sur un grand enjeu d’une certaine complexité par correspondance trompeuse à un autre enjeu très simple et de petite échelle dont la solution va de soi. Un exemple : l’analogie voulant que l’État soit un peu comme un père de famille qui doit prendre des décisions impopulaires mais nécessaires pour assurer la santé financière d’une famille. Ou encore, si une personne peut balancer son budget, le gouvernement devrait bien en être capable lui aussi, et ainsi de suite.

Je suis tombé sur une autre de ces excellentes fausses analogies l’automne dernier. À l’occasion des conclusions de la Commission de la révision permanente des programmes qui prescrivaient un régime minceur des programmes et services de l’État, un chroniqueur nous résume son point de vue à la une du quotidien: « D’obèse à top model » (en parlant de cette conclusion sur l’État québécois qui mériterait bien, selon lui, cette « diète »).

Il promouvait là l’idée que l’État québécois souffre d’un indice de masse corporelle dépassant les 30 kg/m−². Un tour rapide sur Twitter permet de comprendre que cette impression a un certain succès (inscrivez “état obèse” dans le moteur de recherche, avec les guillemets pour l’expression exacte). Après tout, on entend souvent qu’il est impératif de “couper dans le gras” de la fonction publique ou exiger de tous les employés de l’État d’être moins “gras dur” avec leurs simples salaires, régimes de retraite et budgets de fonctionnement.

C’est à ce moment que je me suis demandé si un État pouvait être « obèse » d’une façon ou d’une autre. Pour certains, il est obèse au sens qu’il est inutilement gros et gourmand, qu’il pourrait toujours faire autant ou mieux avec moins. D’autres pensent que sa trop lourde fiscalité et son engagement dans trop de sphères d’activité économique ou sociale oppriment la liberté économique (comme l’expliquent les penseurs du Fraser Institute). Une façon habituelle de connaître la taille d’un État consiste à calculer la proportion de ses dépenses courantes totales par rapport au produit intérieur brut (PIB).

Gardons en tête que la taille d’un État par rapport à un autre est (théoriquement et idéalement) le résultat de choix collectifs d’une société. Rapidement, on peut s’attendre à ce que les États-Unis aient un État central moins obèse que la France, par exemple.

En me penchant sur le sujet, je n’ai pu résister à l’envie de vérifier s’il y avait une quelconque corrélation entre la taille de l’État et celle de ses sujets.

Il semble qu’il existe effectivement une corrélation négative entre les deux variables. Plus un État développé est obèse, moins ses citoyens le sont. C’est ce qui saute aux yeux lorsqu’on compare les tailles des États de l’OCDE avec leurs taux d’obésité respectifs, comme vous pouvez le voir ci-dessous.

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Les données proviennent du Fonds monétaire international et de l’Organisation mondiale de la santé. Les données du FMI sont celles de la proportion des dépenses totales des États en fonction de leur PIB (taille de l’État). Les données de l’OMS représentent le taux d’obésité de chacune des populations, soit la proportion de la population âgée de 20 ans et plus dont l’indice de masse corporelle est de 30 kg/m2 ou plus.

J’ai limité l’exercice aux États de l’OCDE pour quelques raisons. La première est le souci de comparer des pommes à des pommes. Sur plusieurs niveaux, les États les plus industrialisés peuvent difficilement être comparés à des États en développement ou ceux très sous-développés, là où les citoyens ont moins souvent le luxe d’être en surpoids. En fait, les données démontraient une corrélation inverse — ce qui ne surprend pas puisque les États plus pauvres n’ont pas trop les moyens d’être « obèses » et de conditionner pour le mieux le niveau de vie de ses citoyens qui ne mangent d’ailleurs pas tous à leur faim.

Pour des raisons culturelles évidentes, le Japon et la Corée du Sud constituent des extrêmes puisque leurs taux d’obésité sont très bas. J’ai donc retiré ces extrêmes manifestes qui biaisaient trop la tendance. Sans ces deux États, on obtient un coefficient de corrélation de -0,55, ce qui illustre déjà une relation assez forte. On aurait aussi pu considérer la Suisse et l’Irlande comme des extrêmes faussant elles aussi la tendance. Ce faisant, le coefficient atteint -0,78, ce qui est énorme statistiquement. Vous pouvez vous-mêmes exclure l’une ou l’autre de ces deux données dans la figure ci haut.

Le but de cet article n’était pas tant de prouver hors de tout doute qu’une population devient moins obèse lorsque son État dépense plus, mais bien le non-sens de l’analogie de l’État obèse puisqu’un État plus important a plutôt tendance à améliorer le niveau de vie de sa population. Peut-être que l’État n’est obèse que pour quelques personnes seulement ?

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