Austérité ou rigueur / assainissement / équilibre budgétaire / redressement / contrôle des dépenses ?

En politique et en relations publiques, le contrôle de l’interprétation et du cadrage des enjeux peut expliquer beaucoup de victoires et de défaites. Les camps politiques en compétition pour la persuasion de l’opinion publique ou d’autres parties prenantes souhaitent attirer l’attention sur un aspect donné ou un autre de la problématique au détriment d’autres éléments. Bien qu’il existe une certaine sophistication politique au sein de la population pour le débat politique, il n’y en a pas énormément pour le détail. On ne peut s’attendre à ce qu’elle comprenne très bien dans toute la nuance requise une problématique et son contexte objectif ou le contenu réel d’un projet de loi, par exemple. C’est pourquoi les différents acteurs doivent faire simple, même trop simple parfois. Étant donné le format du média d’information le plus largement consommé par l’électorat (la télévision, notamment les bulletins de soirée et les nouvelles en continu), une position ne doit prendre que quelques secondes ou minutes à expliquer et défendre, idéalement (du moins si notre cible est Monsieur et Madame tout le monde). En d’autres mots, mieux vaut privilégier la qualité plutôt que la quantité. C’est parfois ce qu’on nous enseigne dans le métier.

Passons maintenant au débat que j’avais en tête pour la question, soient les positions et actions du présent gouvernement libéral provincial quant à la gestion du budget et des finances de l’État. L’exécutif met de l’avant plusieurs arguments: équilibre budgétaire, réduction du déficit, réduction du fardeau pour les futures générations, redressement des finances, assainissement des finances publiques, optimisation des ressources, rigueur, le Québec n’a plus les moyens de se permettre certains programmes, contrôle des dépenses qui explosent, etc.

Le camp opposé à ces mesures jugées dérisoires pour l’État-providence et le “modèle québécois” y va beaucoup plus simplement: austérité.

Alors que l’exécutif peine à trouver un terme plus sexy pour parler de sa gouvernance budgétaire, les détracteurs de ses politiques parviennent en apparence vraiment mieux à cadrer l’enjeu à leur avantage. Il est difficile de ne pas constater une fatigue de la part de l’administration Couillard à cet effet. Le problème est que ce gouvernement a multiplié les termes au détriment d’une vision simple, claire et cohérente.

On le constate aussi en demandant à Google Trends ce qui intrigue le plus les internautes sur ce débat:

Ce graphique illustre la popularité relative des quatre termes choisis ici (austérité, redressement, optimisation, contrôle des dépenses) dans le populaire moteur de recherche en données normalisées depuis la dernière année au Québec. Le terme “austérité” se démarque très clairement des autres termes plus propres à la position du gouvernement libéral. Certes, ces trois derniers termes sont quelque peu vagues et imparfaits, mais c’est pourtant ceux qui ont retourné le plus de résultats. J’ai eu beau tester tous les termes imaginables neutres ou favorisant la position du gouvernement sur sa gestion budgétaire, aucun n’arrive à chatouiller le terme “austérité” (sauf peut-être “budget Québec”).

Plus encore, voici les (deux seules) recherches répétitivement associées au terme “austérité”:

On voit donc que le terme intrigue réellement la population. Parce que d’une part il est à ma connaissance relativement récent dans le paysage sémantique politique québécois. D’autre part parce que la notion d’austérité n’est peut-être pas encore mature en langue française (à ce jour aucun dictionnaire consulté ne définit l’austérité comme une réduction des dépenses de l’État, dans les programmes sociaux ou non). Les ouvrages de référence en langue parlent plutôt du “fait d’être austère: sévère, rigoureux, sans ornement, etc.”

Aussi, la définition économique du terme parle d’une réduction des dépenses et non d’une réduction de la croissance des dépenses, ce qui est encore la réalité de plusieurs postes budgétaires du gouvernement. Peu importe si nous subissons l’un ou l’autre au Québec à l’heure actuelle, le terme austérité a manifestement réussi à intriguer beaucoup d’internautes, bien plus que les cadres proposés du gouvernement. C’est certainement là une petite victoire pour les détracteurs des présentes politiques libérales.

Par contre, les internautes ne représentent pas l’opinion publique (s’il en existe une), c’est-à-dire que la composition sociodémographique des internautes n’est pas la même que la population entière de la province. De plus, ceux ayant cherché à en savoir plus sur l’austérité ne s’y opposeront pas nécessairement. En d’autres mots, le terme n’est pas péjoratif pour tous.

Et comme nous en avons parlé plus haut, une majorité de la population québécoise (comme ailleurs) ne s’informe pas nécessairement avec Google ou le réseau loquace Twitter. Il s’agit dans un premier temps de la télévision et des autres médias traditionnels (avec leurs versions web ou non) que sont les imprimés et la radio, dans un deuxième temps et dans une moindre mesure.

J’ai donc refait le test des termes dans deux banques de données sur les médias les plus consommés de la province (voir la liste des médias analysés plus bas) et les résultats diffèrent assez largement.

austerite1

Dans les deux bases de données (Archives Sun Média et Eureka), les résultats obtenus représentent le nombre d’articles dans lesquels apparaissent l’un et/ou l’autre des deux groupes sémantiques. Pour le premier, il suffisait d’inscrire “austérité”, tandis que pour le deuxième groupe, l’exercice devint un peu plus compliqué (ce qui confirme du coup l’incapacité du gouvernement à proposer un seul cadre clair et simple pour sa gouvernance que d’autres qualifient d’austère (voir en bas de page la méthodologie à ce sujet)1.

Autant dire que les deux groupes sémantiques sont également représentés dans les médias d’information. Par contre, le deuxième ratisse plutôt large, même très large, et pourtant le terme “austérité” le surpasse encore, de très peu. C’est donc dire que ce dernier résonne plutôt fort dans les médias. Cela est sans doute attribuable à la simplicité du contrecadrage. De manière aussi intéressante, puisque les archives des trois quotidiens de Quebecor (JdeM, JdeQ et 24H) se trouvaient dans une base de données à part de tous les autres médias, j’ai vite constaté une différence notable: 163 articles ont utilisé le terme “austérité” tandis que 420 histoires utilisaient le cadrage du gouvernement (redressement, rigueur, etc.). Puisque ces imprimés n’ont jamais été reconnus pour leur amour de l’État-providence ces dernières années, cela ne surprend guère. C’est plutôt l’importance de l’écart numérique qui peut étonner quelque peu. Pour le reste des médias analysés, le contrecadrage de l’austérité l’emporte avec 4917 articles versus 4618 pour le (plus vague) cadrage libéral2.

En somme, les deux cadrages se livrent une belle compétition. Par contre, étant donnée la puissance assez remarquable de celui de l’austérité, on pourrait s’attendre au minimum à un petit impact sur l’humeur de l’électorat. Si l’on se fie aux deux graphiques qui suivent, on note effectivement quelques tendances problématiques pour l’administration en place.

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Il n’est pas possible ici de savoir hors de tout doute que ce qui suit puisse être crédité principalement à la campagne anti-austérité. Deux constats s’imposent de ces chiffres. Premièrement, l’insatisfaction grandissante à l’égard du gouvernement est manifeste et augmente même plus vite que la proportion des gens satisfaits ne diminue. Cela signifie que des électeurs jusque-là indécis se sont plus souvent qu’autrement joints aux insatisfaits. Deuxièmement, les intentions de vote y résistent quelque peu, oscillant entre 34 et 41 %, les autres partis politiques ne parvenant pas à traduire cette vague d’insatisfaction en une opportunité de séduction politique. En revanche, le chef libéral a perdu davantage de plumes en tant que “meilleur Premier ministre” aux yeux des sondés.

Pour conclure, les partisans de la campagne anti-austérité semblent avoir intérêt à poursuivre leurs activités communicationnelles auprès de la population et des autres parties prenantes. La popularité du terme “austérité” selon Google Trends coincide plutôt bien avec la montée plus prononcée de l’insatisfaction générale à l’égard du gouvernement (autour d’octobre 2014). Pour sa part, le gouvernement gagnerait à trouver un cadrage plus sexy vis-à-vis le terme “austérité” mais probablement plus encore à être plus honnête en campagne électorale par rapport à son agenda, comme l’explique le chercheur en communication politique Thierry Giasson dans cet excellent entretien au Devoir (réservé aux abonnés, malheureusement).

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