Le Code Québec: observons-nous en quelques chiffres

Le Code Québec de Jean-Marc Léger, Jacques Nantel et Piere Duhamel est une mise à jour empirique sur les Québécois qui est la bienvenue. Le livre intéressera autant les communicateurs, les marketeurs, les chercheurs en sciences sociales et les partis politiques que le lecteur grand public qui s’intéresse moindrement à sa province. En fait, ce dernier comprendra mieux beaucoup de choses qu’il a pu vivre ou observer lui-même.

Le tout est bien vulgarisé et, bien qu’on nous balance beaucoup de chiffres, leur signification est bien facile à saisir pour la plupart. On se réfère souvent aux particularités de notre histoire collective pour expliquer nos traits d’aujourd’hui.

On nous a beaucoup parlé de cet ouvrage en tant qu’une analyse de 30 ans de données d’observation. Pour être plus exact, pour l’exercice de ce livre, il s’agit plutôt de trois coups de sonde dont l’exécution et l’analyse se sont étalées sur les trois dernières années. Les 27 autres années restantes sont plutôt celles de toute la (vaste) revue de littérature et de données secondaires ayant par la suite guidé les chercheurs dans leur grand sondage plus récent.

Il va sans dire aussi que M. Léger et son équipe ont pu observé une infinité de choses par eux-mêmes sur les québécois depuis la naissance de la firme Léger. On sent aussi que certaines de leurs observations s’appuient implicitement sur plusieurs études privées menées au fil des ans.

Enfin, les auteurs ont interrogé plusieurs leaders ayant œuvré autant ici qu’ailleurs, notamment des politiciens, des chefs d’entreprise, des hommes d’affaires et des personnes engagées dans les causes sociales.

Le grand sondage a questionné quelque 5 000 Québécois et Canadiens sur un éventail de questions traitant de leurs valeurs, attitudes et comportements avoués vis-à-vis plusieurs énoncés plus ou moins précis. Les 7 traits distinctifs des Québécois sont aussi basés sur une analyse sémiométrique mesurant l’appréciation et la charge émotive associées à chacun des 115 mots retenus. Ça peut sembler anodin, mais les termes précis associés à la joie de vivre, par exemple, sont plus positivement perçus au Québec qu’ailleurs dans le pays, là où on leur a plutôt préféré les mots relatifs au travail, à la famille et aux enfants.

Les 7 traits distinctifs des Québécois selon le Code Québec

Les 7 traits distinctifs des Québécois selon le Code Québec

Les sept traits apportent des éclairages intéressants sur le comportements des Québécois. Par contre, pour certains, on aurait vraiment aimé plus de chiffres à l’appui. Voyons-les tous brièvement.

Heureux et Villageois

Ce trait est probablement le plus appuyé de l’ouvrage ici, mais il n’est pas le surprenant. En effet, tout indique que plusieurs Québécois se sentent plus heureux que le reste du pays, et ce, dans un contexte d’une intervention étatique plus importante et malgré plus de taxation et d’endettement. C’est que nous sommes une société plus égalitaire, et à ce titre nous ressemblons beaucoup aux pays du Nord de l’Europe qui figurent aussi justement au top des populations les plus heureuses, selon le World Happiness Report.

Mais il y a plus. La démographie pourrait aussi être un facteur. La littérature démontre que les régions métropolitaines de recensement (RMR) moins populeuses sont souvent plus heureuses. Le Québec a une population particulièrement dispersée: on lui compte 1110 municipalités; l’Ontario, 444. Cette dernière a pourtant presque le double de notre population. Au niveau canadien, Saguenay et Trois-Rivières ont les populations les plus satisfaites à l’égard de la vie. En fait, toutes les RMR du Québec figurent dans la première moitié du classement.

Nous disons bien plus être attirés par la campagne, nos nouvelles laissent beaucoup plus de place au local, aux sports et aux fait divers, nos publicités les plus efficaces sont produites ici, par les gens d’ici et pour les gens d’ici (la simple adaptation de l’étranger passe mal). Ce qui nous fait rire ne le fait pas nécessairement à Toronto et vice versa.

Il y a plus encore. Nous aimons aussi beaucoup la chanson, nos personnalités, nos grandes émissions de télévision qui sont écoutées par une plus large proportion de la population qu’ailleurs au pays. Le ROC n’a pas son Tout le monde en parle, son équivalent de La Voix n’attire pas du tout la même proportion de téléspectateurs et consomment, en fait, peu de productions canadiennes originales. Nous avons notre star système, les humoristes d’ici ont la cote et nous essaimons les festivals mieux que n’importe qui au pays. N’avez-vous pas remarqué qu’au Québec, toutes les excuses sont bonnes pour en créer un? Jazz, humour, chanson, cochon, poutine, western, lumières en hiver, igloos, cinéma de ci, cinéma de ça, etc. On tarde peut-être à le constater, mais peu de régions nord-américaines y arrivent avec autant d’aisance.

C’est sans compter notre intérêt hallucinant pour le CH. En 2013, selon Influence Communication, citée dans l’ouvrage, près de 80% de toute la couverture médiatique sports était celle de nos Habs.

Autant on vote beaucoup “en bloc” au Québec, autant nous nous précipitons fréquemment sur quelques et mêmes choses en grande proportion. La tendance est que nous partageons collectivement plus les mêmes passions et intérêts qu’ailleurs au pays, là où tout est un peu plus dispersé. C’est notre “effet de gang”.

Consensuel et toujours Villageois

Le Québec manifeste une culture plus consensuelle, vraisemblablement héritée de celle des Premières Nations. On l’observe au travers de plusieurs entreprises reposant sur un modèle de coopérative et de la recherche du consensus entre les membres et la direction. Desjardins est probablement l’exemple le plus notoire, mais on pense aussi aux regroupements volontaires de marchands qu’on trouve chez IGA, Coop fédérée, Proxim, Jean Coutu, Familiprix, Uniprix et, jusqu’à dernièrement, RONA. Au point que cela puisse nuire, sinon ralentir le développement à l’étranger, selon certains leaders interrogés. La consultation est simplement plus coutume ici.

C’est peut-être le fait que notre population modeste ait plus souvent qu’autrement été, depuis la Conquête, décidément dominée par de grandes forces politiques, religieuses puis commerciales. Pendant près de 200 ans, les Canadiens-français n’étaient pour l’essentiel que de de simples serviteurs, travailleurs qui ne possèdent pas ce qu’ils produisent et ne participent pas non plus à la gestion de toute activité économique. Tous les habitants étaient du même niveau et se concertaient.

C’est un peu aussi le fait que, aujourd’hui, nous demeurons une population pas si nombreuse. Pas mal tout le monde d’un même secteur se connaît, surtout pour ceux qui occupent des postes importants. On a plus intérêt à travailler à s’entendre, parce que les chances de se recroiser sont grandes.

Les Québécois sont particulièrement consensuels sur leurs comportements électoraux au niveau fédéral. On constatait déjà le phénomène depuis un bon moment en science politique, mais nous votons beaucoup “en bloc”, c’est-à-dire en masse vers un même parti politique. Avant le Bloc Québécois, le Québec déterminait beaucoup plus quel parti politique allait gouverner que l’Ontario. Nous sommes passés, toujours en masse, des libéraux de Trudeau père aux conservateurs de Mulroney aux bloquistes de Bouchard et Duceppe aux Libéraux de Chrétien aux néodémocrates de Layton aux libéraux de Trudeau fils. « Nous voulons parler d’une seule voix pour nous faire entendre. Nous avons peur de la division », soutient justement l’historien Éric Bédard.

Et, évidemment, combien de fois avons-nous entendu que les Québécois “n’aiment pas la chicane”, même s’il ne s’agit que de débattre sur quelque chose? Sur ce point, la preuve présentée par les auteurs est beaucoup moins convaincante car elle s’appuie essentiellement sur les données très qualitatives que sont les perceptions de quelques personnes interrogées. Ils sont tout de même plusieurs à observer le phénomène mais diffèrent dans leurs explications. Gilles Parent, entre autres, qui croit que c’est parce que nous manquons de vocabulaire (plus qu’ailleurs?) qu’on ne peut débattre décemment. C’était probablement vrai en 1802 et assez longtemps après, remarquez.

Les 7 grandes communautés derrière le Code Québec

Les auteurs ont pu constater dans leurs analyses quantitatives l’existence de sept grandes communautés régionales dans la province. En analysant et comparant les réponses des participants sur plusieurs variables, il est possible d’identifier un lot de participants répondant tous plus souvent la même chose. On parle ici de personas, ici distingués géographiquement. En d’autres mots, ces communautés, en plus de partager un territoire, partagent aussi un même ensemble de valeurs, d’attitudes et de comportements. Leurs emplacements respectifs sont cartographiés ci-bas.

Carte de l'heptagone québécois selon Le Code Québec.
Carte de l’heptagone québécois selon Le Code Québec. Cliquez dessus pour l’agrandir.

Les amateurs de politique remarqueront que cette répartition n’est pas étrangère aux résultats électoraux de la scène provinciale: les Frontaliers libéraux sinon caquistes, le 450 péquiste sinon caquiste, les Insulaires de l’Est plus péquistes et solidaires, ceux de l’Ouest toujours libéraux, les Républicains libéraux et caquistes et le reste très francophone et plus péquiste du territoire qu’occupent les Régionalistes.

Les auteurs ne sont pas si clairs sur ce qui délimite un groupe dans certains cas. On parle par exemple des Navetteurs du 450 qui « habitent la région du 450 […] autour de Montréal. […] Ils font la navette entre leur résidence et leur travail. » On ne sait donc si cela inclut réellement les Laurentides et Lanaudière plus nordiques, qui sont exclus du code régional et ne transitent probablement pas autant que ceux au sud des deux régions. D’où la partie hachurée en bleu et vert. Ce choix du vert est éditorial de ma part puisque ces habitants m’apparaissent ressembler davantage aux Régionalistes qu’aux Frontaliers, si on se fit aux comportements électoraux.

Quant aux Républicains, il n’est pas clair si « la région de la Capitale-Nationale » inclut plus largement Charlevoix mais surtout Lévis. Pour cette dernière, puisque je doute vraiment que ses citoyens soient fondamentalement différents de ceux de l’autre côté de la rive, j’ai décidé de l’inclure.

Le mystère Québec… ou Montréal?

Ce qui nous amène aussi à la question du « mystère Québec », qui existe peut-être plus pour les Montréalais que le reste du Québec. Les auteurs prennent le chemin le plus droit pour étayer leur constat:

« Les gens de Québec ont moins de joie de vivre que ceux du reste du Québec. Ils vivent moins l’instant présent, disent profiter moins de la vie, rient moins dans une journée, se disent moins créatifs, sont plus casaniers, et sont nettement plus préoccupés par leurs finances personnelles, leur retraite et leur avenir. Ils sont plus conservateurs, favorisent davantage l’entreprise privée, vivent davantage en couple, n’aiment pas prendre des risques et recherchent la stabilité. Ils se disent victimes de l’égocentricité de Montréal. »

Mais ils sont aussi « plus rebelles, aiment mieux faire à leur guise et aiment donner leur opinion. » Ils sont toutefois plus permissifs sur l’euthanasie, la liberté sexuelle, l’avortement et le cannabis. Les Républicains sont plus âgés et plus homogènes. Ils sont plus fiers et s’identifient davantage à Québec qu’au Québec. Ils disent aussi s’engager davantage dans leur communauté.

Au final, constatent les auteurs et les personnes interrogées, le mystère est simplement qu’ils sont plus “français” culturellement, plus réactionnaires. La démographie de la région y est sans doute pour quelque chose. Elle a moins changé que celle de Montréal et ses environs, par exemple. Un héritage qui a mieux survécu à Québec qu’ailleurs.

Le Québec n’est pas xénophobe

Du moins pas plus qu’ailleurs, et probablement moins. Le chapitre de la Victime aurait été le moins intéressant n’eut été du bel éclairage nuancé qu’il nous apporte sur cette question.

Tout indique dans les données que les Québécois accueillent les étrangers et les touristes plus favorablement que le reste du pays.

« Ce ne sont pas les étrangers qui dérangent, mais les accommodements religieux. La nuance est très importante. […] En effet, la très grande majorité des Québécois estime positif l’apport de l’immigration, pourvu que les nouveaux arrivants respectent la loi et les coutumes d’ici. Les gens s’opposent aux accommodements particuliers. »

L’affirmation religieuse est donc la coupable. Les Québécois ont plus de difficulté avec l’affirmation religieuse que le reste du pays. Il semble aussi, par contre, qu’on ait plus de problème avec une personne portant le hijab que la kippa juive. Le port de la croix dérange encore moins.

N’empêche, il n’est donc plus certain qu’on puisse parler de xénophobie (peur de l’étranger). On pourrait tout de même parler de racisme… religieux. Le racisme consistant en une “attitude d’hostilité systématique envers certaines catégories”, l’origine ethnique n’étant pas la seule possible. Par exemple, on parle de racisme “antivieux” lorsque des jeunes présentent une telle attitude envers les plus âgés.

Le Québec a donc une peur du religieux. Les plus jeunes d’entre nous se l’expliqueront probablement toujours mal. « Longtemps soumis au carcan des règles étroites du catholicisme, une majorité de gens ont de grandes difficultés à accepter le retour de la religion dans la vie de tous les jours. » Il faut croire que de nouveaux symboles religieux venus d’ailleurs effraient encore plus ces Québécois moins jeunes.

Détaché, Victime…

C’est ici que, plus on avance dans la lecture, plus on a de la difficulté à comprendre en quoi les traits suivants peuvent coexister.

Dans un premier temps, nous sommes peu engagés, petits faiseurs, apeurés par l’engagement, exempts d’esprit entrepreneurial, réticents à être francs dans nos opinions, moins généreux envers la charité, répondons beaucoup de “peut-être”. Nous sommes plus croyants mais moins pratiquants, plus en faveur de l’éducation mais plus décrocheurs, plus de politique familiale mais moins de mariages, plus heureux mais plus de suicides, etc. On soulève beaucoup de contradictions entre les dires et les actions des Québécois. On sait plus souvent ce qu’on ne veut pas que ce qu’on désire.

Les mots ambivalent, détaché, indécis, influençable, non engagé, peur du risque, prudent, rusé, secret et spontané sont plus significatifs chez les répondants Québécois. Mais plus loin, on apprend aussi que acheter, ambition, argent, conquérant, déterminé, gagner, propriété, puissance, récompense, réussite, richesse et victoire sont aussi surévalués. Idem pour courageux, créatif, débrouillard, inventer, nouveauté, rebelle et rêveur.À défaut d’y voir quoi que ce soit d’autre, cela prouve que, bonne nouvelle, les Québécois ne sont pas contre la vertu.

Le chapitre de la Victime, le plus propice à susciter la discussion, est malheureusement le moins soutenu. Il s’agit du seul à ne présenter presque aucun chiffre à l’appui que, plus souvent que dans le ROC, nous renvoyons aux autres la responsabilité de nos malheurs.

Par contre, il est vrai que cela paraît dans nos publicités et nos séries télé. Personne au Québec n’aura de difficulté à se remémorer un personnage mâle niais, navrant, manquant d’ambition, peu compétent ou maladroit.

Pensez par exemple au garagiste souffre-douleur de Martin Matte dans les publicités Honda, le réparateur Maytag, le type du département des plaintes d’Industriel Alliance, le mauvais poseur d’étagère chez Bell, les nombreux versions de Monsieur B, le personnage de Patrice Lemieux. Ça me fait aussi penser aux deux personnages principaux de Série Noire et, en fait, à peu près tous les personnages que François Létourneau a pu interpréter.

C’est tout le contraire des productions américaines par exemple, où le protagoniste est souvent brillant, estimé de tous, dans la raison, travaillant, très compétent, hautement débrouillard et bien souriant.

Pour une raison ou une autre, le premier type de protagoniste nous amuse plus. Aurait-on plus d’humilité que les Étatsuniens?

… mais aussi Créatif, Fier

Ces deux chapitres sont porteurs de beaucoup d’espoir pour le lecteur qui vient tout juste de se faire dire que son peuple est maudit par la déresponsabilisation et le défaitisme. Quelques données de sondage démontre que les Québécois se sentent particulièrement imaginatifs et débrouillards, mais la preuve, intéressante, repose surtout sur de véritables statistiques économiques.

La radio AM, la souffleuse à neige, le beurre d’arachides, le Wonder Bra, le casse-tête 3D, le vaccin porcin, la trithérapie et bien d’autres innovations sont nées au Québec. On pense aussi à des multinationales comme CGI, Cirque du Soleil, Juste Pour Rire, Lightspeed, Stingray et Moment Factory. C’est sans compter le nombre grandissant d’entreprises en technologie, et plus particulièrement en jeux vidéo installées à Montréal et Québec. La liste est longue.

On explique cette créativité par notre héritage créatif français, l’esprit d’équipe plus anglo-saxon et le souci d’efficacité très américain, c’est-à-dire « une meilleure planification, une organisation structurée et un exécution efficace des projets qui nous distinguent des Européens.»

Bien qu’on ait beaucoup entendu parler de la vente de fleurons à des entreprises étrangères, le portrait n’est pas du tout noir. On souligne à raison que, depuis 2010, 85 entreprises québécoises ont été vendues pour 400 millions de dollars à l’extérieur, mais que des Québécois ont fait l’acquisition de 258 entreprises étrangères pour 523 millions.

Plus intéressant encore, 30% de tous les emplois canadiens en recherche et développement se trouveraient au Québec (<20% de la population canadienne). 40% de ces entreprises au Canada se trouvent aussi. Les auteurs ont aussi recueilli beaucoup de propos de personnes rapportant un engouement inégalé jusqu'ici pour de nouveaux projets plus créatifs et technologiques.

Mais qui sommes-nous réellement, au final?

Au final, nous sommes hors de tout doute des Nord-Américains, francophones, avec un héritage européen assez clair aussi.

Il va sans dire que nous ayons une identité particulière, surtout dans le contexte où elles manquent plus ici, sur notre continent, qu’en Europe, par exemple.

Mais bon, d’autres le voient plus ainsi:

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