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World Happiness Report: 5 indicateurs autres que le PIB qui expliquent la qualité de vie.

La richesse est un solide atout pour vivre décemment, mais il n’explique vraiment pas tout. D’autres facteurs importants, plus sociaux, prédisent des satisfactions de vie plus élevées. En effet, les chercheurs du World Happiness Report (WHR), dans leur plus récente mise à jour, avancent que le bonheur et le bien-être des citoyens d’un pays constituent un prédicateur plus englobant, plus prononcé et donc plus pertinent du progrès social, de la qualité de vie et du bien-être humain du pays en question que d’autres indicateurs plus couramment utilisés, surtout économiques (comme le PIB, le taux de pauvreté, les inégalités de revenu, etc.). Cette joie de vivre et ce bien-être subjectif devraient être davantage l’objectif des politiques publiques, clament les auteurs.

De kessé? Le World Happiness Report est une publication du Sustainable Development Solutions Network (de l’ONU) qui depuis 2012 mesure le bien-être subjectif dans le monde au sein des populations d’un maximum de pays, de sorte à en dresser des portraits nationaux, régionaux puis mondial mais aussi temporels. On mesure la gaieté générale1 d’une population en sondant ses individus sur leur propre évaluation de leur bien-être individuel ou situation personnelle, sur une échelle de 0 à 10 (0 représentant la pire situation possible; 10, la meilleure).

On peut ainsi comparer cet indice à plusieurs autres indicateurs sociaux, politiques et économiques afin d’expliquer ce qui aide les individus d’une population à percevoir sa situation de vie personnelle comme positive. Le but derrière tout ça est de démontrer que les simples indicateurs économiques, notamment l’état de l’économie, le PIB ou le revenu par habitant n’apportent pas du tout à eux seuls un réel éclairage sur la qualité de vie d’une population. Ils y contribuent certainement, mais l’intégration d’autres facteurs permet un tout plus englobant qui explique et prédit mieux les différences de bien-être d’un pays à l’autre.

Dans le cadre de cette étude, ces six facteurs expliquent en différentes proportions (de la moitié aux trois quarts) les variations du bien-être subjectif: le PIB par habitant, le support social, l’espérance de vie en santé à la naissance, la liberté de faire des choix2, la générosité et la corruption perçue.

Une analyse régressive de ses facteurs avec le bonheur personnel auto-évalué des répondants (tableau ci-dessous) démontre que le PIB par habitant contribue bel et bien au bien-être subjectif des populations, toutefois aux côtés d’autres facteurs y contribuant eux aussi de manière comparable, les deux autres plus importants étant le support social (le support qu’une personne peut trouver d’un proche ou d’autre chose lorsque dans une situation de vie problématique) et l’espérance de vie en santé à la naissance. On remarque aussi que, lorsque la population perçoit de la corruption au sein de son gouvernement et/ou des entreprises, cela a un certain impact négatif sur le bien-être subjectif moyen cette population.

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Il est intéressant aussi de constater que l’affect positif (le fait d’avoir ri, ressenti de la joie ou eu du plaisir aujourd’hui) a un impact très favorable sur l’évaluation de sa situation de vie sans que l’inverse ne soit vrai. En effet, on n’observe pas de telle relation négative avec l’affect négatif. Autrement dit, et comme le soulignent les auteurs, la présence d’émotions positives dans sa journée a beaucoup plus d’effet sur la satisfaction de vie que l’absence d’émotions négatives. Il ne suffit pas que rien de désagréable n’arrive: il faut ressentir de l’affect positif.

Quel est le but de tout ça? D’une part, il s’agit de démontrer qu’en politiques publiques, les décideurs doivent penser à autre chose que des solutions économiques ou monétaires mobilisant des ressources toujours limitées – et donc d’arrêter de justifier un manque de ressources ou de marge de manœuvre à un manque d’action sur une problématique donnée. Le support social surtout, mais aussi la corruption perçue, le sentiment de liberté personnelle de même que l’opportunité d’être généreux sont toutes des choses qui se travaillent autrement que simplement en débloquant des fonds – bien que cela facilite toujours les choses. C’est toutefois aussi le contexte de l’austérité et/ou de fonds publics insuffisants qui font parler les chercheurs en ce sens.

D’autre part, hé bien… n’est-ce pas souhaitable d’observer des satisfactions de vie personnelles plus importantes au sein de sa population? Et ce qu’il y a de bien avec le bonheur, c’est qu’en principe une personne qui tout d’un coup en obtient plus ne l’a pas nécessairement enlevé à quelqu’un, contrairement à l’argent. Ce qui nous ramène au sujet des inégalités.

Parce que oui, les auteurs, en plus de mesurer longuement le bonheur des populations, mesurent aussi dès lors l’inégalité du bonheur, tout comme on le fait avec le revenu. Après tout, s’ils sont seulement quelques uns à être souvent de bonne humeur, on peut soupçonner une distribution inadéquate de la qualité de vie (souvent, mais pas exclusivement, liée aux inégalités de revenu). Et si l’inégalité du revenu est un meilleur indicateur de la qualité de vie que le simple PIB, on peut supposer aussi que l’inégalité du sentiment de qualité de vie en est un meilleur que la simple moyenne du bonheur affirmé, et donc aussi des six facteurs abordés plus haut pris séparément.

Et comment mesure-t-on cela, “l’inégalité du bonheur”? Rien de sorcier, il s’agit de calculer l’écart-type du bonheur subjectif de l’échantillon, qui nous dit à quel point toutes les réponses tournent autour de la moyenne de celles-ci ou non. Si presque tout le monde répond 2, 6 ou 9 sur l’échelle de 0 à 10, l’écart-type est faible et donc tout le monde est similairement heureux (ou malheureux). Si la plupart des répondants ont répondu bien autre chose que la moyenne des réponses, l’écart-type est élevé et il y a inégalité du bien-être. En voici l’illustration ci-bas, qui démontre que l’Amérique latine et centrale et l’Afrique du Nord et le Moyen Orient sont les deux régions du monde à présenter une inégalité du bien-être plus particulièrement élevée.

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En ce qui concerne le portrait par pays (que vous pouvez voir par vous-mêmes ici), on constate malheureusement que ceux ayant connu une augmentation de cet inégalité du bien-être de 2005 à 2015 sont six fois plus nombreux que ceux qui ont vu cette inégalité diminuer. Cette augmentation demeure toutefois assez modeste, située à 5% pour le globe entier. Les deux seules régions n’ayant pas connu d’augmentation de cette inégalité sont l’Europe centrale et de l’est et l’Amérique latine et centrale, qui elle, souvenez-vous, est déjà dans les plus élevées.

Pour mieux comprendre encore, on peut se comparer nous-mêmes aux autres pays qui nous ressemblent plus. Dans un classement de 157 pays, où le premier rang est réservé à l’État présentant le moins d’inégalités du bonheur, nos voisins étatsuniens ne se placent qu’au 85e rang! Le Canada, la France et le Royaume-Uni se situent respectivement aux 29e, 38e et 46e rang. Et, évidemment, ce sont les Danemark et Islande de ce monde qui se retrouvent dans les premières positions. Du coup, on voit aussi que l’inégalité de revenu demeure assez près dans les facteurs explicatifs, mais aux côtés d’autres facteurs. Mais le nouvel élément à retenir est que l’inégalité du bonheur prédit généralement un bonheur moyen plus faible.

Notes   [ + ]

Austérité ou rigueur / assainissement / équilibre budgétaire / redressement / contrôle des dépenses ?

En politique et en relations publiques, le contrôle de l’interprétation et du cadrage des enjeux peut expliquer beaucoup de victoires et de défaites. Les camps politiques en compétition pour la persuasion de l’opinion publique ou d’autres parties prenantes souhaitent attirer l’attention sur un aspect donné ou un autre de la problématique au détriment d’autres éléments. Bien qu’il existe une certaine sophistication politique au sein de la population pour le débat politique, il n’y en a pas énormément pour le détail. On ne peut s’attendre à ce qu’elle comprenne très bien dans toute la nuance requise une problématique et son contexte objectif ou le contenu réel d’un projet de loi, par exemple. C’est pourquoi les différents acteurs doivent faire simple, même trop simple parfois. Étant donné le format du média d’information le plus largement consommé par l’électorat (la télévision, notamment les bulletins de soirée et les nouvelles en continu), une position ne doit prendre que quelques secondes ou minutes à expliquer et défendre, idéalement (du moins si notre cible est Monsieur et Madame tout le monde). En d’autres mots, mieux vaut privilégier la qualité plutôt que la quantité. C’est parfois ce qu’on nous enseigne dans le métier.

Passons maintenant au débat que j’avais en tête pour la question, soient les positions et actions du présent gouvernement libéral provincial quant à la gestion du budget et des finances de l’État. L’exécutif met de l’avant plusieurs arguments: équilibre budgétaire, réduction du déficit, réduction du fardeau pour les futures générations, redressement des finances, assainissement des finances publiques, optimisation des ressources, rigueur, le Québec n’a plus les moyens de se permettre certains programmes, contrôle des dépenses qui explosent, etc.

Le camp opposé à ces mesures jugées dérisoires pour l’État-providence et le “modèle québécois” y va beaucoup plus simplement: austérité.

Alors que l’exécutif peine à trouver un terme plus sexy pour parler de sa gouvernance budgétaire, les détracteurs de ses politiques parviennent en apparence vraiment mieux à cadrer l’enjeu à leur avantage. Il est difficile de ne pas constater une fatigue de la part de l’administration Couillard à cet effet. Le problème est que ce gouvernement a multiplié les termes au détriment d’une vision simple, claire et cohérente.

On le constate aussi en demandant à Google Trends ce qui intrigue le plus les internautes sur ce débat:

Ce graphique illustre la popularité relative des quatre termes choisis ici (austérité, redressement, optimisation, contrôle des dépenses) dans le populaire moteur de recherche en données normalisées depuis la dernière année au Québec. Le terme “austérité” se démarque très clairement des autres termes plus propres à la position du gouvernement libéral. Certes, ces trois derniers termes sont quelque peu vagues et imparfaits, mais c’est pourtant ceux qui ont retourné le plus de résultats. J’ai eu beau tester tous les termes imaginables neutres ou favorisant la position du gouvernement sur sa gestion budgétaire, aucun n’arrive à chatouiller le terme “austérité” (sauf peut-être “budget Québec”).

Plus encore, voici les (deux seules) recherches répétitivement associées au terme “austérité”:

On voit donc que le terme intrigue réellement la population. Parce que d’une part il est à ma connaissance relativement récent dans le paysage sémantique politique québécois. D’autre part parce que la notion d’austérité n’est peut-être pas encore mature en langue française (à ce jour aucun dictionnaire consulté ne définit l’austérité comme une réduction des dépenses de l’État, dans les programmes sociaux ou non). Les ouvrages de référence en langue parlent plutôt du “fait d’être austère: sévère, rigoureux, sans ornement, etc.”

Aussi, la définition économique du terme parle d’une réduction des dépenses et non d’une réduction de la croissance des dépenses, ce qui est encore la réalité de plusieurs postes budgétaires du gouvernement. Peu importe si nous subissons l’un ou l’autre au Québec à l’heure actuelle, le terme austérité a manifestement réussi à intriguer beaucoup d’internautes, bien plus que les cadres proposés du gouvernement. C’est certainement là une petite victoire pour les détracteurs des présentes politiques libérales.

Par contre, les internautes ne représentent pas l’opinion publique (s’il en existe une), c’est-à-dire que la composition sociodémographique des internautes n’est pas la même que la population entière de la province. De plus, ceux ayant cherché à en savoir plus sur l’austérité ne s’y opposeront pas nécessairement. En d’autres mots, le terme n’est pas péjoratif pour tous.

Et comme nous en avons parlé plus haut, une majorité de la population québécoise (comme ailleurs) ne s’informe pas nécessairement avec Google ou le réseau loquace Twitter. Il s’agit dans un premier temps de la télévision et des autres médias traditionnels (avec leurs versions web ou non) que sont les imprimés et la radio, dans un deuxième temps et dans une moindre mesure.

J’ai donc refait le test des termes dans deux banques de données sur les médias les plus consommés de la province (voir la liste des médias analysés plus bas) et les résultats diffèrent assez largement.

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Dans les deux bases de données (Archives Sun Média et Eureka), les résultats obtenus représentent le nombre d’articles dans lesquels apparaissent l’un et/ou l’autre des deux groupes sémantiques. Pour le premier, il suffisait d’inscrire “austérité”, tandis que pour le deuxième groupe, l’exercice devint un peu plus compliqué (ce qui confirme du coup l’incapacité du gouvernement à proposer un seul cadre clair et simple pour sa gouvernance que d’autres qualifient d’austère (voir en bas de page la méthodologie à ce sujet)1.

Autant dire que les deux groupes sémantiques sont également représentés dans les médias d’information. Par contre, le deuxième ratisse plutôt large, même très large, et pourtant le terme “austérité” le surpasse encore, de très peu. C’est donc dire que ce dernier résonne plutôt fort dans les médias. Cela est sans doute attribuable à la simplicité du contrecadrage. De manière aussi intéressante, puisque les archives des trois quotidiens de Quebecor (JdeM, JdeQ et 24H) se trouvaient dans une base de données à part de tous les autres médias, j’ai vite constaté une différence notable: 163 articles ont utilisé le terme “austérité” tandis que 420 histoires utilisaient le cadrage du gouvernement (redressement, rigueur, etc.). Puisque ces imprimés n’ont jamais été reconnus pour leur amour de l’État-providence ces dernières années, cela ne surprend guère. C’est plutôt l’importance de l’écart numérique qui peut étonner quelque peu. Pour le reste des médias analysés, le contrecadrage de l’austérité l’emporte avec 4917 articles versus 4618 pour le (plus vague) cadrage libéral2.

En somme, les deux cadrages se livrent une belle compétition. Par contre, étant donnée la puissance assez remarquable de celui de l’austérité, on pourrait s’attendre au minimum à un petit impact sur l’humeur de l’électorat. Si l’on se fie aux deux graphiques qui suivent, on note effectivement quelques tendances problématiques pour l’administration en place.

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Il n’est pas possible ici de savoir hors de tout doute que ce qui suit puisse être crédité principalement à la campagne anti-austérité. Deux constats s’imposent de ces chiffres. Premièrement, l’insatisfaction grandissante à l’égard du gouvernement est manifeste et augmente même plus vite que la proportion des gens satisfaits ne diminue. Cela signifie que des électeurs jusque-là indécis se sont plus souvent qu’autrement joints aux insatisfaits. Deuxièmement, les intentions de vote y résistent quelque peu, oscillant entre 34 et 41 %, les autres partis politiques ne parvenant pas à traduire cette vague d’insatisfaction en une opportunité de séduction politique. En revanche, le chef libéral a perdu davantage de plumes en tant que “meilleur Premier ministre” aux yeux des sondés.

Pour conclure, les partisans de la campagne anti-austérité semblent avoir intérêt à poursuivre leurs activités communicationnelles auprès de la population et des autres parties prenantes. La popularité du terme “austérité” selon Google Trends coincide plutôt bien avec la montée plus prononcée de l’insatisfaction générale à l’égard du gouvernement (autour d’octobre 2014). Pour sa part, le gouvernement gagnerait à trouver un cadrage plus sexy vis-à-vis le terme “austérité” mais probablement plus encore à être plus honnête en campagne électorale par rapport à son agenda, comme l’explique le chercheur en communication politique Thierry Giasson dans cet excellent entretien au Devoir (réservé aux abonnés, malheureusement).

Notes   [ + ]

Parlons taille de l’État et masse corporelle

Si vous regardez l’émission Tout le monde en parle de temps en temps, vous vous souvenez peut-être du passage du professeur en sciences de l’éducation Normand Baillargeon. Lorsque qu’on lui demande de nous faire part d’un extrait de son livre à succès Petit cours d’autodéfense intellectuelle, le professeur de l’UQÀM aborde en exemple la notion des « fausses analogies », courantes dans les débats politiques et économiques les plus médiatisés. La fausse analogie consiste grosso modo à faire comprendre son point de vue sur un grand enjeu d’une certaine complexité par correspondance trompeuse à un autre enjeu très simple et de petite échelle dont la solution va de soi. Un exemple : l’analogie voulant que l’État soit un peu comme un père de famille qui doit prendre des décisions impopulaires mais nécessaires pour assurer la santé financière d’une famille. Ou encore, si une personne peut balancer son budget, le gouvernement devrait bien en être capable lui aussi, et ainsi de suite.

Je suis tombé sur une autre de ces excellentes fausses analogies l’automne dernier. À l’occasion des conclusions de la Commission de la révision permanente des programmes qui prescrivaient un régime minceur des programmes et services de l’État, un chroniqueur nous résume son point de vue à la une du quotidien: « D’obèse à top model » (en parlant de cette conclusion sur l’État québécois qui mériterait bien, selon lui, cette « diète »).

Il promouvait là l’idée que l’État québécois souffre d’un indice de masse corporelle dépassant les 30 kg/m−². Un tour rapide sur Twitter permet de comprendre que cette impression a un certain succès (inscrivez “état obèse” dans le moteur de recherche, avec les guillemets pour l’expression exacte). Après tout, on entend souvent qu’il est impératif de “couper dans le gras” de la fonction publique ou exiger de tous les employés de l’État d’être moins “gras dur” avec leurs simples salaires, régimes de retraite et budgets de fonctionnement.

C’est à ce moment que je me suis demandé si un État pouvait être « obèse » d’une façon ou d’une autre. Pour certains, il est obèse au sens qu’il est inutilement gros et gourmand, qu’il pourrait toujours faire autant ou mieux avec moins. D’autres pensent que sa trop lourde fiscalité et son engagement dans trop de sphères d’activité économique ou sociale oppriment la liberté économique (comme l’expliquent les penseurs du Fraser Institute). Une façon habituelle de connaître la taille d’un État consiste à calculer la proportion de ses dépenses courantes totales par rapport au produit intérieur brut (PIB).

Gardons en tête que la taille d’un État par rapport à un autre est (théoriquement et idéalement) le résultat de choix collectifs d’une société. Rapidement, on peut s’attendre à ce que les États-Unis aient un État central moins obèse que la France, par exemple.

En me penchant sur le sujet, je n’ai pu résister à l’envie de vérifier s’il y avait une quelconque corrélation entre la taille de l’État et celle de ses sujets.

Il semble qu’il existe effectivement une corrélation négative entre les deux variables. Plus un État développé est obèse, moins ses citoyens le sont. C’est ce qui saute aux yeux lorsqu’on compare les tailles des États de l’OCDE avec leurs taux d’obésité respectifs, comme vous pouvez le voir ci-dessous.

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Les données proviennent du Fonds monétaire international et de l’Organisation mondiale de la santé. Les données du FMI sont celles de la proportion des dépenses totales des États en fonction de leur PIB (taille de l’État). Les données de l’OMS représentent le taux d’obésité de chacune des populations, soit la proportion de la population âgée de 20 ans et plus dont l’indice de masse corporelle est de 30 kg/m2 ou plus.

J’ai limité l’exercice aux États de l’OCDE pour quelques raisons. La première est le souci de comparer des pommes à des pommes. Sur plusieurs niveaux, les États les plus industrialisés peuvent difficilement être comparés à des États en développement ou ceux très sous-développés, là où les citoyens ont moins souvent le luxe d’être en surpoids. En fait, les données démontraient une corrélation inverse — ce qui ne surprend pas puisque les États plus pauvres n’ont pas trop les moyens d’être « obèses » et de conditionner pour le mieux le niveau de vie de ses citoyens qui ne mangent d’ailleurs pas tous à leur faim.

Pour des raisons culturelles évidentes, le Japon et la Corée du Sud constituent des extrêmes puisque leurs taux d’obésité sont très bas. J’ai donc retiré ces extrêmes manifestes qui biaisaient trop la tendance. Sans ces deux États, on obtient un coefficient de corrélation de -0,55, ce qui illustre déjà une relation assez forte. On aurait aussi pu considérer la Suisse et l’Irlande comme des extrêmes faussant elles aussi la tendance. Ce faisant, le coefficient atteint -0,78, ce qui est énorme statistiquement. Vous pouvez vous-mêmes exclure l’une ou l’autre de ces deux données dans la figure ci haut.

Le but de cet article n’était pas tant de prouver hors de tout doute qu’une population devient moins obèse lorsque son État dépense plus, mais bien le non-sens de l’analogie de l’État obèse puisqu’un État plus important a plutôt tendance à améliorer le niveau de vie de sa population. Peut-être que l’État n’est obèse que pour quelques personnes seulement ?

Financement et taxes des arrondissements: l’administration Coderre semble avoir porté attention aux résultats électoraux de 2013

À suite de l’annonce de la réforme du financement des arrondissements de Montréal par l’administration Coderre l’été dernier, des élus de l’opposition ont reproché au maire Denis Coderre d’être partisan dans ses choix vis-à-vis chaque arrondissement.

Je me suis amusé à tenter de valider ces affirmations. Est-ce que, par exemple, les arrondissements ayant le moins voté pour monsieur le maire et son équipe sont plus pénalisés que d’autres dans la réforme sur le plan de leur financement? Et vice versa?

En comparant les données électorales de 2013 à celles de la réforme du financement des arrondissements, et plus récemment celles de la hausse de leurs taxes, j’ai observé des corrélations faibles et modérées mais tout de même réelles entre le sort électoral de l’Équipe Denis Coderre et celui du budget des arrondissements.

Plus précisément, en comparant les scores obtenus par l’Équipe Denis Coderre au scrutin de 2013 sur trois niveaux (mairie de la Ville, mairies d’arrondissement et Conseil de Ville) avec les changements proportionnels apportés au financement et aux taxes de chaque arrondissement, on obtient ici des coefficients de corrélation allant de 0,35 à 0,65. Un coefficient de 1 indique une corrélation totale alors que 0 signifie une absence totale de relation entre les variables. Des coefficients de 0,35 à 0,65 indiquent des corrélations modérées mais réelles. Dans les deux cas, j’ai opté pour ne pas éliminer les “extrêmes” du portrait étant donné le faible nombre de cas (18-19 arrondissements par niveau de scrutin).

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La comparaison des scores électoraux de l’Équipe Denis Coderre avec les données budgétaires des arrondissements s’est faite en trois temps : vote direct à la mairie de la Ville (vert), vote à la mairie d’arrondissement (orange) et vote dans les districts déterminant les conseillers(ères) de ville (bleu), et ce, pour chaque arrondissement. Pour les conseillers(ères) de ville, il s’agit de la moyenne du pourcentage des votes reçus par les candidats au conseil de ville (incluant les maires d’arrondissement qui siègent également en tant que conseillers(ères) de ville). Les scores des candidats aux conseils d’arrondissement ont été exclus par souci de simplicité.

Par exemple, l’ensemble du Plateau-Mont-Royal a voté à 15 % (axe horizontal) pour M. Coderre à la mairie tandis qu’il voit son financement diminué de -12,7 % (axe vertical) sur les cinq prochaines années. Montréal-Nord a voté à 66,73 % (x) pour le même candidat et observe une augmentation de 6,9 % (y) à son budget et ainsi de suite.

Puis est venue l’annonce de l’administration Coderre sur la hausse des taxes des mêmes arrondissements. Puisque les données des résultats électoraux par arrondissement étaient déjà collectées puis préparées, il m’était facile de refaire le même exercice avec les hausses de taxes respectives des mêmes juridictions. Le constat s’est avéré plus frappant à ce sujet. La corrélation entre les scores de l’ÉDC et les hausses de taxes y est plus forte, cette fois-ci négative. C’est-à-dire que plus le score de l’équipe du maire a été élevé en 2013, moins on peut s’attendre à ce que la hausse de taxe soit importante relativement. Et encore une fois, le vote direct à la mairie de la Ville y est plus déterminant que les deux autres scrutins (mairie d’arrondissement et conseil de ville).

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Bien entendu, correlation does not equal causation, mais dans ce cas-ci, il est inquiétant qu’on en trouve une aussi facilement, surtout avec le scrutin plus direct de la mairie. Il s’agit de données objectives qui ne sont pas de simples échantillons, soient les résultats électoraux de 2013 et les réformes fiscales ultérieures des arrondissements décidées par la Ville centre. Dans le cas du vote à la mairie de la Ville et de la hausse des taxes des juridictions subalternes, on obtient un coefficient de corrélation de -0,65, ce qui représente une corrélation plutôt forte. Autrement, plus les électeurs d’un arrondissement ont voté pour le parti du maire Coderre, moins la hausse de taxe leur étant imposée est importante. Inversement, les contribuables des arrondissements ayant moins voté pour le même parti encaissent une plus grande hausse de taxe.

Les neuro-jeux vidéo

Vous avez déjà entendu cette cassette : un jeune homme visiblement perturbé fusille un peu gratuitement un lieu public bondé d’innocents de tous les jours. Des folliculaires (aux États-Unis, la plupart du temps) pointent du doigt la violence des jeux vidéo, parce que le tireur aurait joué à un moment de sa vie à Call of Duty ou un autre titre similaire.

Puis le débat s’élargit, duquel sortent des impressions voulant que les jeux vidéo soient mauvais par nature et trop violents pour la naïveté des êtres humains. Il faut les contrôler, voire les bannir.

Mais comme nous sommes maintenant en 2014, on saisit de mieux en mieux les bienfaits leur étant associés. En fait, ils ont à l’origine été développés entre autres par l’armée américaine pour des fins de simulation, mais possiblement aussi pour exercer les réflexes et la dextérité de ses soldats. Bien sûr, tout est question de dosage et tous les jeux peuvent différer l’un de l’autre aux plans de leurs bénéfices ou côtés pervers.

Et s’ils pouvaient offrir des bienfaits neurologiques ou thérapeutiques? C’est du moins un potentiel que tentent de développer et exploiter des chercheurs en médecine de l’Université de Californie à San Fransisco.

Les chercheurs s’intéressent aux caractéristiques des jeux vidéo qui nous rendent tous accros, voire cinglés, comme Flappy Bird et Candy Crush en vue de proposer des formules de jeux desquels les joueurs en tireraient des bienfaits. C’est en observant l’activité du cerveau en train de jouer avec des scanners que les chercheurs étudient la chose. Ils sont en mesure de détecter les zones cérébrales plus faibles selon la situation de jeu pour éventuellement proposer des jeux qui les exerceraient davantage.

Ces derniers suggèrent que l’on pourrait très bien prescrire d’ici quelques années à peine des jeux vidéo précis pour des cas de dépression ou de trouble de l’attention avec hyperactivité. Ou simplement pour améliorer notre mémoire, nos capacités cognitives et les connexions de notre cerveau.

Qu’un dosage modéré de jeux vidéo développe des aptitudes particulières ou présente d’autres bienfaits en général n’était pas un secret jusqu’ici parmi les experts. Par exemple, on sait depuis quelques années que les amateurs de jeux de tirs à la première personne ont des réflexes et une dextérité plus aiguisée, une meilleure attention visuelle et une précision bonifiée.

La différence est que ces jeux commerciaux n’ont pas été conçus en ayant cela en tête. C’est là la valeur disruptive des recherches de nos chercheurs de San Fransisco : designer neurologiquement des jeux de sorte à ce qu’ils puissent être thérapeutiques ou comportent des bienfaits cognitifs. En d’autres mots, on recommanderait un jeu en fonction de ses besoins neurologiques ou mentaux. Si on pousse à l’extrême, on les trouverait peut-être dans des pharmacies, mais il serait du moins bien possible qu’on en retrouve dans les hôpitaux.

Pour ma part, j’ai vraiment très hâte d’observer la réaction des gens lorsque cette idée atteindra la masse. Des docteurs ou pharmaciens qui recommandent un jeu en particulier pour aider un patient, j’ai l’impression qu’énormément de gens trouveront cela absurde. On trouverait ensuite ces experts de la santé peu crédibles par la suite. Il faudra simplement faire comprendre à plusieurs qu’une dose très raisonnable de ces jeux, même si on n’est pas atteint de quoi que ce soit, n’est pas mauvaise en soi et permet même à ses amateurs de développer des aptitudes que d’autres ne trouveront pas dans les livres ou le cinéma.

L’article:

http://bits.blogs.nytimes.com/2014/02/16/disruptions-using-addictive-games-to-build-better-brains/?ref=technology

Plus généralement sur les bienfaits des jeux vidéo (je suis du genre à toujours demeurer critique sur ces images informatives qui sont massivement partagées sans vérification sur les réseaux sociaux, mais dans ce cas-ci ce sont des informations que j’avais déjà retrouvées ailleurs au sein de sources plus officielles):

Videogames... and their advantages.  Via 9Gag.

De la véritable Big Data

Le chercheur John Beleier s’est servi de la base de données GDELT pour cartographier tous les événements majeurs survenus dans le monde depuis 1979. Cliquez sur l’image pour visionner l’historique des événements sur carte interactive.

Comme plusieurs termes ayant été à la mode, l’expression Big Data commence à être utilisée un peu à toutes les sauces, au point où il est presque impensable pour une agence de dire qu’elle a des données et non des grosses données.

Je vous ai déniché ici ce que je crois être un des meilleurs exemples possible de la véritable Big Data. Le chercheur de la Georgetown University Kalev Leetaru et son équipe ont mis sur pied une gigantesque base de données qui sera accessible à quiconque ayant les compétences nécessaires à son utilisation. Il s’agit du Global Database of Events, Language, and Tone (GDELT).

Cette initiative très ambitieuse vise à rassembler le plus de données possibles sur les événements courants de partout dans le monde afin de prédire (et idéalement prévenir) des conflits potentiellement violents, les épidémies et autres crises par des algorithmes prenant en compte une infinité de données provenant de centaines de catégories à ce jour. Le chercheur croit qu’on pourrait ainsi dévoiler des modèles en politique et en économie jusqu’ici cachés.

À ce jour, ce sont plus de 250 millions d’événements qui sont enregistrées dans le GDELT et de 30 000 à 100 000 événements ajoutés automatiquement chaque jour. Pour l’instant, les données proviennent des médias d’information couvrant tout le globe[1] mais comprendra éventuellement toutes données et informations disponibles publiquement (sites web, réseaux sociaux, sondages d’opinion, etc.)

On tente de dévoiler l’existence de tendances et de connexions entre les événements et de les prédire, ce qui se fait en analysant les interactions entre plusieurs variables, révélant des corrélations positives ou négatives (l’influence du taux de chômage sur le nombre d’émeutes, par exemple, ou encore l’effet du nombre de réfugiés ou leur provenance sur l’apparition de certaines maladies). On entend établir puis cartographier les liens entre les événements, les personnes impliquées, les idées qui circulent, le contexte, les raisons de l’événement, les facteurs d’influence et plus encore, des émeutes jusqu’au prix de la nourriture en passant par les discours de leaders, les attentats suicides et les événements financiers. Les événements sont classés en quatre catégories (conflits matériaux, coopération matérielle, conflits verbaux et coopération verbale) divisées ensuite en quelque 300 sous-catégories.

Par exemple, le chercheur Kalev Leetaru prétend que si cette base de données avaient été disponible tôt en 2011, la crise en Égypte de cette année-là aurait pu être prédite. Le ton de la couverture médiatique dans le pays s’est détérioré pour atteindre son plus bas depuis 20 ans, et ce, malgré un PIB qui progressait bien à l’époque (qui est habituellement une bonne mesure de la stabilité sociopolitique d’un pays). Par un autre exemple, un chercheur a pu cerner un certain lien entre l’éclatement de la violence et le prix des narcotiques en Afghanistan parmi d’autres facteurs (assurance toutefois limitée en raison d’un manque de données au niveau sous-étatique du pays).

Cette constellation interactive de noms des personnes ayant été les plus mentionnés dans les médias (et leurs liens mutuels) d'avril à octobre 2013 a été réalisée grâce à la base de données GDELT. Cliquez sur l'image pour la carte interactive.
Cette constellation interactive composée des noms des 25 000 personnes ayant été les plus mentionnées dans les médias (et leurs liens mutuels) d’avril à octobre 2013 a été réalisée grâce à la base de données GDELT. Cliquez sur l’image pour la carte interactive.

Il est encore trop tôt pour évaluer la performance de la Big Data GDELT puisque très peu de chercheurs ont eu l’occasion de l’expérimenter à ce jour (elle a été publicisée il y a moins d’un an) et le système n’est pas simple d’utilisation. Néanmoins, cette initiative est novatrice par rapport à son échelle spatio-temporelle gigantesque. Cette base de données est la première du genre à couvrir tout le globe (d’autres bases existaient déjà mais ne couvraient que des régions particulières). Ce qui marque encore plus une cassure est le fait qu’elle est entièrement libre d’accès à toutes fins académiques, commerciales ou gouvernementales, représentant bien le goût de notre ère pour les logiciels libres et les données ouvertes. C’est ce qui me fait croire qu’un certain humanisme ait motivé cette initiative (bien qu’on puisse s’attendre à ce que la base de données serve éventuellement aussi à des fins moins nobles). Et si l’on considère l’amplitude de données couvrant toutes sortes de sujets en sciences humaines, on peut s’attendre à ce que cette base de données contribue significativement à la connaissance, la science et au progrès. Nous sommes encore loin de pouvoir prédire des événements très précis et locaux, mais cette innovation suggère que nous nous rapprochons d’une époque où absolument tout, tout et tout pourra être converti en données (pour vous en convaincre, lire cet excellent article à propos de la Big Data plus largement).

Pour en savoir plus:

Le site Web officiel de la GDELT: http://www.gdeltproject.org/

Le monde selon la Big Data que représente Twitter: http://ideas.foreignpolicy.com/posts/2013/05/08/mapping_the_world_with_tweets

Le problème de la dépendance aux reportages médias en tant que données: http://themonkeycage.org/2013/07/09/how-computers-can-help-us-track-violent-conflicts-including-right-now-in-syria/?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+themonkeycagefeed+%28The+Monkey+Cage%29

Le GDELT à propos de la présente situation en Syrie: http://ideas.foreignpolicy.com/posts/2013/07/09/how_well_does_gdelt_follow_events_in_syria

Le Global Knowledge Graph, l’extension de données plus détaillées et contextuelles du GDELT http://blog.gdeltproject.org/gdelt-global-knowledge-graph/

Autre article sur les recherches de Kalev Leetaru, avant la base de données GDELT: http://www.foreignpolicy.com/articles/2011/09/16/can_a_supercomputer_predict_a_revolution


[1] Cette façon de faire présente évidemment des lacunes, puisque tous les événements importants ne sont pas couverts par les médias qui font toujours des choix (par exemple, un conflit armé de la Syrie sera plausiblement couvert tandis qu’un affrontement dans l’Est du Congo ne le sera probablement pas). Le chercheur est conscient de ce problème et envisage d’intégrer d’autres sources de données en temps réel, par exemple le site Web Ushahidi et le réseau Twitter (bien que cela engendre d’autres problèmes : qualité et exactitude des informations). Les chercheurs pourront toujours compléter leurs analyses par d’autres bases de données.